riviereA PART SOI

images et mots : Richard Gonzalez.

les disques de ma vie : Rivière… Ouvre Ton Lit – Johnny Hallyday.

Découvert chez mon oncle quelques années après sa sortie, ce trente-trois tours me faisait peur. Le fond noir, le bandeau, l’épaule nue et la barbe d’un Johnny de même pas 26 ans, ses lèvres gercées, et à l’intérieur (parce qu’en ces temps on ne lésinait pas sur les pochettes), une photo de lui parmi ses musiciens, tous grimés comme des vampires de carnaval, les yeux vagues dans la lumière blafarde et vaporeuse, en disaient long sur l’ambiance de ces temps défunts. Au verso, Johnny sur un tout petit cliché façon bout de pelloche (et pourquoi cette flèche avec un C rouge ?), planqué derrière de grosses lunettes noires, ne me rassurait pas davantage. A coup sûr un objet de sorcellerie, un machin maléfique, à considérer avec la plus grande circonspection.

Fan inconditionnel de Johnny Hallyday durant les douze premières années de ma vie, je me suis longtemps tenu à distance de ce disque menaçant. Je ne l’ai écouté que rarement et par brèves tranches, d’une oreille prudente, à la fois curieux et inquiet, jamais tout à fait rassuré. Un album sans nom qui s’ouvre par un titre tel que Rivière… Ouvre ton lit et se poursuit par Voyage au pays des vivants, ça impose d’entrée les tons et le climat, oppressants et sulfureux, d’un style difficile à déchiffrer par mes chastes oreilles.

J’ai mis du temps pour y revenir, quand ma découverte du rock d’outre-manche m’intima l’ordre de traquer tout ce qu’avait touché Jimmy Page. Il se trouve que le prince noir de Led Zeppelin figure parmi les guest stars de l’album, assurant la lead guitar sur trois titres. Depuis quelques années déjà, Hallyday fricotait avec la crème anglaise, s’escrimant à transgresser son statut d’idole yéyé reléguée derrière Adamo et le voilà posant un gros son qui ferait date. J’en vois qui rigolent mais il faudra quand même reconnaître qu’aucun chanteur français avant lui n’avait fourni une telle touffeur, un rock-blues aussi moite. Avec au milieu des textes d’une amphigourie hallucinatoire (« Le jour de ma naissance un scarabée est mort/Je le porte autour de mon cou ») quand ils ne reflétaient pas la contestation ambiante en mode narquois «(« Hey, appelez-moi le chef de rayon, j’suis pas d’accord/Ma mère m’a offert ce monde/ Et moi je n’en veux pas »). Flanqué de deux compagnons de route inspirés, Mick Jones et Tommy Brown (qui s’essayèrent à écrire des choses pour Françoise Hardy à la même époque), Hallyday avait aussi convoqué Ronnie Lane et Steve Marriott, les deux manches d’un groupe de rock-blues, Humble Pie, découvert lors de ses multiples virées à Londres.

Tout ça pour dire que si cet album maudit (sans vrai tube, il sera vite oublié au profit du single Que Je T’aime, sorti dans la foulée) n’est pas parfait (il contient évidemment une ou deux anomalies stylistiques, lorgnage mal corrigé vers la variété flower-power), je garde un plaisir coupable à le ressortir de temps en temps de sa gangue d’onyx. Pour me rappeler que Johnny me faisait peur autant qu’il me fascinait, en témoin bien assisté de ce que le rock charriait alors de plus venimeux. De toutes façons, tous les historiens vous le diront, 1969 fut la meilleure année pour le rock. Johnny, qui était encore rocker à cette époque (ça durera encore deux ou trois ans, avant que le fisc ne l’oblige à devenir rentable) ne pouvait que réaliser son meilleur album.